ACHILLE MIR

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Le thème du curé, racontant un rêve imaginaire pour effrayer et ramener à la pratique religieuse ses paroissiens quelque peu mécréants, a inspiré bon nombre d’auteurs. Chacun a plus ou moins en mémoire le conte du « Curé de Cucugnan » mais l’attribue le plus souvent à Alphonse Daudet qui n’a pourtant rien fait d’autre que de traduire le texte, écrit par Roumanille, en prose provençale.

Mais Achille Mir, en réinventant les personnages, surpasse tous les autres auteurs en donnant à son récit un truculent mélange de poésie et de drôlerie.

Son père voulait qu’il soit cultivateur, comme lui. Sa mère avait plus d’ambitions, elle rêvait d’une profession « libérale ». La mère eut raison : son fils, né le 30 novembre 1822 à Escales, village chargé d’histoire dans la vallée de l’Aude, entre Carcassonne et Narbonne, entra l’Ecole Normale de Carcassonne et fut instituteur de 1842 à 1847 à Aigues-Vives puis à Capendu.

En 1854 il donna sa démission à la fois de Directeur et de membre de l’Enseignement public. Il quittait volontairement une carrière prometteuse .Il renoua cependant avec sa vocation d’enseignant puisque, jusqu’en 1869, la plupart des maisons d’éducation de Carcassonne l’eurent comme maître de calligraphie.Plus tard, il consacra une partie de son activité à la formation des apprentis.

Achille se voua à la poésie, d’abord en français, puis en languedocien à la suite d’un voyage à Toulouse où il eut connaissance de la naissance du Félibrige.Le 21 mai 1854, Frédéric Mistral et ses amis fondaient le Félibrige à l’assemblée de Fontségugne. En 1862, Achille Mir présenta à un ami son poème : La Bigno (La Vigne) hommage tout à la fois à son pays et à ses origines vigneronnes.

Octobre 1869 ,les actionnaires de la Manufacture de draps de la Trivalle, à Carcassonne, le nommèrent Directeur de leur société. A la fois poète et industriel, il consacra aussi son temps des activités de charité, de formation des apprentis et de secours aux blessés de la guerre de 1870.

C’est à l’occasion d’un concours organisé par la Société des Arts et Sciences de Carcassonne, en 1884, qu’il écrivit ce chef-d’œuvre : Lou Sermount dal curat de Cucugna.

Il consacra toute sa vie à l’épanouissement de l’homme et de la langue de son pays  En 1886, il participa à la fondation de la « Revue de l’Aude » par Achille Rouquet. En 1892, à la demande de Frédéric Mistral, il fonda à Carcassonne un collège de félibres : « L’Escolo Audenco ».

En 1897, il reçut les palmes académiques et le suprême honneur de cette journée fut son couronnement de feuilles vertes, comme un empereur romain, par le sculpteur Falguières. Il mourut en 1901. Le 10 août, la ville de Carcassonne fit au félibre de splendides funérailles.

 

 

 

LE SERMON DU CURE DE CUCUGNAN

d' ACHILLE MIR

 

 

-  1  -

 

 Monsieur l’abbé Marty, curé de Cucugnan,

Etait bon comme le bon pain,

Et tout le monde l’adorait.

 

Quand un paroissien récoltait

Au jardin, au champ, quelque chose,

Vite, vite un présent à Monsieur le Curé !

 

Au temps des porcs, c’était une manne ;

Et sa servante, la Marianne,

Qui n’était pas gracieuse deux fois

En voyant longes, saucissons,

Arriver en avalanches,

S’esclaffait comme une folle.

 

Et pourtant l’excellent curé

Tant chéri, tant honoré

De son petit troupeau,

Avait son âme tourmentée.

 

Croyez que ce n’était pas sans raison,

Car, le dimanche, à son sermon

Peu de fidèles assistaient,

Et les plus exacts y ronflaient.

 

Le pauvre abbé, la larme à l’œil,

Disait souvent à son bedeau,

Homme rustre, qui avait fait la guerre :

« Ce serait le paradis sur terre,

Cucugnan, si mon troupeau

Etait un tantinet plus dévot !

 

Mais tu le vois, brave Baptiste,

Ce serait péché de faire la quête,

Car il ne nous vient qu’une poignée de gens

Mal habillés, tous indigents.

 

Le confessionnal se vermoule ;

Araignées, rats y font ripaille,

Et les Pâques passent vite

Sans voir s’agenouiller une tête grise.

 

O grand Dieu d’amour et de grâce !

Si, du haut du Ciel, sur ma bergerie

Tu ne laisses pas descendre ton regard de pitié,

Tout Cucugnan sera flambé sans lard ! »

 

Baptiste hochait la tête,

Les poings serrés : il y avait un gros moment

Qu’il tenait sa réponse prête.

Seulement, d’une voix assez rauque,

- Le pauvre buvait comme un trou ! -

Il dit : « Misons ! la martingale !

 

Avec la douceur, la morale,

Vous voyez bien, Monsieur le Curé,

Que vous n’avez rien, rien avancé.

Vous direz que vous préférez faire aimer Notre-Seigneur

Que tonner pour le faire craindre !

 

Je ne suis pas de votre avis. Prêchez sur l’enfer,

Faites donner Lucifer

Armé de sa fourche rouge,

Qui enfourne tant de damnés,

Et vous verrez les cœurs les plus endurcis,

Qui à l’église tournent le dos,

Trembler de peur, venir fidèles

Et gentils comme des agneaux. »

 

Le curé, toute la semaine,

Fut inquiet comme une corne :

 

Il creusa, tortura son cerveau ;

Nuit et jour il se démena,

Jusqu’à ce qu’il eût trouvé le truc ensorceleur

Qui devait ramener au bercail le troupeau infidèle.

 

-  2  -

 

Joyeux comme un Regina Cæli,

Le dimanche suivant, pirouettant sur son talon,

Sans quitter l’autel, le curé

Lit, explique l’Evangile.

 

Mais coupant court à son sermon,

Il dit : « Comme toujours, ici, mes chers frères,

Je vois, pitié ! que vous n’êtes guère

Et j’en éprouve un grand mal au cœur.

Précisément je voulais vous parler d’un trésor,

Que je sais, certes, où il se trouve

Dimanche, mes amis, je vous en donnerai la preuve.

 

Avertissez tout Cucugnan ;

Qu’à pleines mains on vienne puiser,

Car il y a d’argent et d’or en abondance,

Pour contenter tout le monde. »

 

-  3  -

 

La nouvelle n’eut besoin

Ni de tambour, ni de clairon.

A peine le premier (coup de cloche) tintait-il,

Que tout le peuple galopait,

Comme les brebis (vont) au sel ;

On se pressait les flancs en passant au portail.

 

Baptiste, le bedeau, riait à s’étouffer,

Et le cœur du curé de bonheur tressautait.

Aussi, le moment arrivé,

Sur la chaire il se percha comme un moineau.

 

« Mes frères, fit-il d’une voix triomphante,

Il est dit dans l’Ecriture Sainte,

Que pauvres s’enrichiront

Et que riches s’appauvriront,

Si riches sont sourds, si pauvres entendent.

 

Le trésor, nous l’avons ! de l’œil et de la main

Vous pourrez voir et vous pourrez toucher

Les beaux louis d’or qui luisent

Quand j’aurai fini de prêcher.

 

Ecoutez-moi, s’il vous plaît, dans le plus grand silence.

Tout d’abord remercions la sainte Providence,

Mes frères, que votre curé

Ne soit pas mort et enterré.

 

Aïe ! aïe ! la semaine dernière,

Pauvrets ! j’en eus une frottée !

Que c’est un miracle de Dieu

Si je respire, aujourd’hui parmi les vivants.

 

Un catarrhe, l’âme le crève !

M’avait coupé le souffle ; que je me crus réglé (mort)

Mon corps froid et sans pouls, était raide, étiré ;

Mais mon âme gambadait dans un rêve.

 

Jésus ! qui vous aurait dit que moi, votre pasteur,

Moi, misérable pêcheur,

Par les anges je me sentis

Levé, porté aux quatre vents,

Et que dans un rien de temps,

Les yeux grands ouverts, je me trouvai

Devant la porte d’or miroitante du Ciel !

 

L’entrée en est toute petite :

J’attendis un bon quart d’heure

Avant de ma hasarder à toucher le marteau.

 

Enfin, je frappe : pan ! pan ! le cœur battant de crainte.

Le grand saint Pierre se présente,

Et me dit souriant : - Tiens ! c’est vous, Marty !

 

Et quel bon vent vous mène ici ?

Qu’y a-t-il pour votre service ? -

De me voir si bien accueilli,

Vous pensez si j’étais ravi !

D’y pense, de bonheur, tenez, je suis abasourdi.

 

Je lui répondis, radieux :

- Je venais vous demander, si je ne suis pas trop curieux,

Si nous avons à Cucugnan quelques âmes sauvées,

Et si au Paradis elles sont entrées.

 

- Je n’ai rien à vous refuser, -

Me dit le Porte-Clefs, me prenant par la main ;

- Entrez, asseyez-vous ; ensemble nous allons voir. -

Et perchant sur son nez ses lunettes de verre,

Il prend un missel d’or, l’ouvre,

Mouille le bout du doigt pour tourner les feuilles, et dit,

En balbutiant d’une voix rauque :

 

- Voyons : Cu…cu…cugnan ; Cu…cugnan : Ah ! Le voici !

Tiens ! je suis bien fâché pour vous, brave Marty,

Mais la page est encore blanche ;

Pas une âme de Cucugnan !

 

- Pas une âme, dites-vous ? mais vous devez vous tromper !

Personne ! personne ! ce n’est pas croyable.

- Saint de Dieu ! regardez à nouveau.

- Personne, brave homme, regardez

Vous-même, si vous croyez que j’aie les yeux englués.

 

- Ah ! maudit sort ! quelle honte ! -

Criai-je, tout penaud, avec une trogne de deux pieds ;

C’est fini ! je suis déshonoré ;

Pas un Cucugnanais sauvé !…

 

En me voyant désespéré

Et près de perdre la boussole,

Le Saint Portier me console

En me disant, la larme à l’œil :

- Si vos gens ne sont pas au Ciel,

Qu’y faire, brave Marty ? vous n’en êtes pas la cause ;

 

Allez, ils doivent faire une pause

Au Purgatoire, sûrement.

- Au Purgatoire, malheur !

Par charité, grand saint qui êtes si bon,

Faites-les moi voir, de grâce,

Pour que je puisse les consoler.

 

- Volontiers, mon ami ; tenez, vous allez chausser

cette paire de gros souliers ferrés

Car le chemin n’est pas beau, cela s’en faut :

Il y a montées et descentes,

Des tournants à tout moment ;

Et gare aux chutes.

 

Plus loin, vous trouverez un grand portail d’argent,

Constellé de croix charbonnées :

C’est là, Marty ; filez, il se fait tard.

Adieu ! tenez-vous gaillard. »

 

-  4  - 

Et je cheminai, je cheminai !

Quelle battue ! Je trébuchai

Cent fois aux cailloux, aux ornières,

Aux ronces des chemins charretiers.

Une nuée de couleuvres sifflaient,

A mes mollets s’entortillaient,

En les mordant à belles dents.

 

Enfin, à force, le portail,

Tout croisillonné de deuil, à mes yeux se présente.

Je frappe, boum !… Une voix rauque et dolente :

- Qui est là, à cette heure ? fait-elle.

- Moi, le curé de Cucugnan.

- De ?… - De Cucugnan. - La serrure,

Cric, crac ! fit un bruit de ferraille.

 

Un ange gigantesque m’apparût : de peur

Je crois que j’aurais pu me tapir dans un œuf.

Jamais ne vis si sombre mine :

Ses ailes, dans la pénombre,

Eclairaient comme du feu.

Je restais coi et muet, planté comme un piquet.

 

- Entrez, me dit-il, en grognant. - Tout tremblant j’entrai,

Et je suivis l’ange renfrogné.

Il continua d’écrire :

Crac-crac, crac-crac, sans dire : ami, vous pouvez vous asseoir.

Son livre était dix fois comme celui de saint Pierre.

- Finalement, voyons, que venez-vous demander ?

Me dit-il sèchement en puisant de l’encre dans l’encrier.

 

- Bel ange, veuillez m’excuser :

Je désirerais savoir si dans le Purgatoire

Quelque petite âme de Cucugnan,

Homme, femme, garçon ou fille,

Ne serait pas, par hasard, venue se purger

D’un vieux reste de peccadille.

 

Je suis l’indigne pasteur… - Bon, bon ! l’abbé Marty ?

- Oui, Monsieur, pour vous servir. -

Alors, gracieux, le ministre,

La plume sur l’oreille, étala le registre,

Il tourna, passa les feuilles… Rien. Encore il feuilleta…

Avec un soupir qui allait droit à l’âme,

Il me dit : - Je ne vois personne de Cucugnan !

 

- Vous ne plaisantez pas peut-être ? Même dans votre flamme

Vous n’en trouvez aucun ? Où seront-ils donc allés

Ces espèces de désœuvrés ?

- Eh ! saint homme, il est juste de croire

Que les Cucugnanais auront filé d’un vol

Tous dans le saint Paradis.

 

Pour vous en assurer, il faut y aller voir

- J’en viens ! - Vous en venez ? Eh bien ? - J’ai vu clairement

Qu’il n’y en avait pas la queue d’un. -

Alors, se grattant l’oreille,

Comme s’il eût senti le dard d’une abeille,

L’ange ajouta : - Monsieur Marty,

Vous voyez qu’il n’est pas besoin de savoir le latin

Pour comprendre le cas ; l’être le plus idiot

Dirait : ils ne sont pas au Ciel, ni dans le Purgatoire :

Il n’y a pas de milieu, ils se font rôtir !

 

- Aïe ! aïe ! aïe ! je suis mort, Notre-Dame !

Il m’a semblé dans les chairs sentir le froid d’une lame

Est-ce possible, Sainte Croix !

Oh ! mon bel ange, quel soufflet !…

Et je trépignais en criant : - Oh ! les infortunés !

S’être allé faire griller les râbles !

Mais que deviendrai-je, moi ? jamais Dieu ne voudra

Le pasteur sans troupeau pour l’emparadiser ! -

 

L’ange, de sa voix la plus douce

Emu, me dit : Il ne faut pas faire tant de bile,

Ni même perdre la raison

Avant de savoir le fin mot. -

Et, me montrant du doigt un chemin de traverse

Tout biscornu comme un S,

Ajouta : - Allez, brave curé,

Et prenez garde au pavé. - » 

 

-  5  - 

 Je partis, mes chers frères,

Comme transporté par les airs.

Encore heureux que je n’aie pas frotté

De ma plante des pieds la rocaille

Pleine de crapauds, de pétards et de tisons enflammés

Qui me venaient à mi-jambe.

Si je n’eus pas les pieds brûlés,

C’est grâce à mes souliers ferrés (de clous) à deux ailes.

 

J’arrivai haletant, ruisselant comme un goinfre,

Défiguré, plus noir qu’un Cafre.

Un portail de fer sans le toucher s’ouvrit :

Qu’est-ce que je vis mes amis ?

Un tourbillon de feu et de chair roussie,

Comme fait un morceau de peau de morue grillée,

Ou le sabot d’un bœuf sous le fer rouge pressé.

Et des cris, des gémissements

Mêlés de claquements de dents.

 

Je me recroquevillai, glacé d’épouvante.

- Eh bien ! Que fais-tu là, vieux pantin ?

Tu entres ou tu n’entres pas, - me dit

Un grand diable cornu, fumeux, qui me secoue

En me palpant comme une figue.

 

- Moi ? non ! je n’entre pas dans votre horrible boutique ;

Race de loups et de juifs* ;

*(traduction littérale mais ici avec le sens de mécréant ou renégat.)

 Vous apprendrez que vous parlez à un ami de Dieu.

 

- Que viens-tu donc baver, imbécile ?

Ajouta-t-il en faisant une affreuse grimace.

- Je suis venu, par curiosité,

Regarder seulement si vous n’auriez pas enfermé

Quelque Cucugnanais. – Tu as là toute la couvée

Et on te la tient bien flambée.

 

Tiens, donne lui un coup d’œil ; tu verras

Si je te mens, vilain corbeau. -

Un diable, comprenez-vous, ne nous complimente pas. »

 

-  6  -  

 Et je vis dans les brasiers

Vos parents aimés ouvrant les deux bras,

En me criant : - Monsieur Marty,

O crème des curés ! comment

Avons-nous tant fait mauvais usage

De notre misérable vie au village ?

Oh ! si nous avions suivi vos conseils,

Tout droit nous serions allés dans le saint Paradis !

 

Et les pleurs ruisselaient,

Et les flammes les asséchaient.

 

Emu, je voulus entrer

Pour leur porter soulagement et pour les embrasser ;

Mais un démon, de sa fourche,

Fit trois piqûres à ma poitrine,

En me criant : - Hé ! halte-là !

Contente-toi de regarder.

 

Et je vis Boutiol, vous savez, le blasphémateur,

Qui un jour, reniant son baptême, osa battre sa mère ;

Et Philibert, le sac à vin

A qui il fallait trois pintes pour en trouver le goût.

Et la Catherinette, avec son nez-en-l’air,

Qui s’est éteinte à l’hôpital.

 

Je vis Pascal du Savetier

Qui avait souvent la poule au pot,

Sans aller au marché, sans avoir de poulailler.

 

Je vis Madelon, la belle jardinière,

Qui ne se gênait pas pour s’approvisionner

Au potager de Paul, son voisin ;

Et Jeannot, l’insolent, le cœur plus dur qu’une corne

Qui, quand je sonnais la cloche,

Disait par toute la rue :

Tiens, il y a un pourceau de pendu.

 

Je vis le Putois, qui, lorsqu’il me rencontrait,

Allant porter le bon Dieu, la pipe au bec crachait,

Sans quitter le chapeau,

Me regardant de travers.

 

Je vis la Suzon, une autre gourgandine ;

Et Gaspard, et Frigoul… Je ne termine pas la liste ;

Il me faudrait jusqu’à demain,

Et vous languissez d’aller dîner. »

  

-  7  -  

 La trouille avait gagné tout l’auditoire :

Chacun voyait à l’Enfer ou dans le Purgatoire,

Ou son père, ou sa mère, ou son frère ou sa sœur ;

Et pour augmenter l’épouvante,

Un coup de tonnerre, suivi de quarante autres,

Clac-clac-clac ! glaça le sang de tous les cœurs.

 

Au milieu des éclairs qui brûlaient les cils,

Hommes, garçons, femmes et filles,

Tout d’un coup pelotonnés,

Braillaient : « Aïe ! mon Dieu nous seront tous damnés. »

 

Profitant de ce malaise,

Le curé reprit : « Vous voyez, mes chers frères,

Que tout ça ne peut durer :

Aussi qui m’écoute saura

Que passé aujourd’hui, nous faisons la lessive ;

Et nous aurons de la besogne, car le linge est taché.

 

Voici le programme : Lundi, je confesse les vieux ;

Mardi, les enfants : trois pour un ;

Mercredi, garçons et filles ;

Ce sera assez long ; jeudi, les femmes : fines chattes !

Il faudra commencer matin, de plus terminer tard ;

 

Vendredi, les hommes ; samedi le meunier :

Ce ne sera pas trop d’un jour entier !

Quand l’épi est mûr,

Mes enfants il faut qu’il soit moissonné ;

Et, qu’on ait soif ou pas soif,

Il faut boire le vin qui est dans le gobelet.

 

Que Dieu envoie son beau soleil,

Pour que tous puissent sécher leur lessive ;

Je garantis du détergent, nous en avons

Qui emporte le morceau. Amen. »

 

-  8  -  

Et, comme il avait été dit, chacun lava son linge ;

Et, depuis, Notre-Seigneur garde

De tout mal les Cucugnanais,

Qui, l’âme en paix, vivent contents,

Et des milliers de fois plus heureux,

Depuis qu’ils sont devenus pieux.

 

Mais qui nage dans la bonne huile ?

 

C’est Monsieur Marty, le brave et bon curé.

L’autre nuit, l’œil ouvert, il rêva à nouveau

Que tranquillement à petits pas il cheminait,

Léger, la joie au front, vers les portes du Ciel,

Suivi en procession de son cher troupeau,

Auquel ne manquait ni une brebis, ni un agneau !

 

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